
Le limogeage précipité de Marc Brice, sélectionneur des Lions Indomptables, à seulement trois semaines d’une compétition majeure, n’est pas un épisode isolé mais le symptôme d’une crise profonde de gouvernance footballistique en Afrique. Alors que l’Europe bâtit ses victoires sur la stabilité et la planification, les sélections africaines semblent souvent naviguer à vue, enchaînant les entraîneurs au gré des crises et des pressions politiques. Comparaison internationale, données, enjeux économiques : plongée dans un système où durer est devenu un luxe.
Le banc le plus exposé du monde
Il existe dans le football un paradoxe universel : tout le monde réclame la stabilité… mais rares sont ceux qui lui laissent le temps d’agir.
En analysant les données mondiales, un constat s’impose :
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459 jours en moyenne,
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243 jours en médiane,
voilà ce que dure réellement un entraîneur dans le monde, clubs et sélections confondus.
Autrement dit : en moyenne, un entraîneur ne termine pas deux saisons complètes.
Dans certaines zones — notamment en Afrique, en Asie ou en Amérique du Sud — la durée réelle est encore plus courte.
Mais derrière la statistique globale se cachent des dynamiques très différentes selon les continents.
Cameroun : l’instabilité comme norme
Le Cameroun est une nation de football, de passion, de tension aussi. Le statut des Lions Indomptables dépasse le cadre sportif : c’est une institution culturelle, un symbole national, un outil de communication politique.
Et cela se ressent sur la gestion du staff technique.
Sur les 10 à 12 dernières années : entre 5 et 7 sélectionneurs se sont succédé.
Certains sont restés quelques mois, parfois quelques semaines.
D’autres ont été poussés vers la sortie sans véritable projet alternatif derrière.
Le cas Marc Brice n’est donc ni isolé ni anecdotique.
Les raisons ?
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Résultats jugés insuffisants.
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Pressions médiatiques immédiates.
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Interférences politiques.
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Fédérations instables.
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Absence d’un plan stratégique sur 4 ou 6 ans, comme dans les grandes nations.
En somme : le Cameroun change souvent d’entraîneur parce que son système rend impossible une vision long terme.
Europe : construire, planifier, durer
À l’opposé du modèle africain, les grandes nations européennes misent sur la stabilité comme levier de performance.
France : un cas d’école
Depuis 2012, Didier Deschamps incarne la continuité.
Plus de 13 ans à son poste : un record moderne.
Son bilan ?
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Champion du monde 2018
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Finaliste de l’Euro 2016
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Finaliste mondial 2022
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Vainqueur de la Ligue des Nations 2021
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Une série d’éliminations toujours au minimum en quarts ou demi-finales
La France a compris qu’un projet international se construit sur des longs cycles.
Une sélection, ce n’est pas un club : les joueurs se retrouvent peu, les automatismes se fabriquent dans la durée.
Belgique : stabilité raisonnée
Avec Roberto Martínez puis Domenico Tedesco, la Belgique a privilégié des mandats continus, généralement proches dès trois ans minimum.
Cette paix technique a accompagné la fameuse “génération dorée”.
Angleterre, Brésil : changement oui, brusquerie non
Gareth Southgate est en poste depuis 2016.
Au Brésil, les cycles duraient habituellement 3 à 4 ans, alignés sur les Coupes du monde.
Bref : en Europe, le changement se prépare. En Afrique, il se subit.
Et la Chine ? Le cas du football émergent
La Chine illustre un autre modèle : celui d’un pays en construction sportive.
Les sélectionneurs s’y succèdent rapidement, souvent tous les 1 à 2 ans, mais dans le cadre d'un projet d’État où l’expérimentation est assumée.
→ L’instabilité y est stratégique, pas chaotique.
Changer un entraîneur à trois semaines d’une CAN : un pari presque perdu d’avance
Le Cameroun a déjà vu des miracles. Mais en football moderne, les miracles deviennent rares.
Changer un sélectionneur à 3 semaines d’un tournoi pose quatre problèmes majeurs :
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Aucun système de jeu n’est assimilable en si peu de temps.
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Les joueurs perdent leurs repères, surtout dans une équipe où les automatismes sont déjà fragiles.
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Le climat interne devient électrique : certains gagnent leur place, d’autres la perdent.
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La préparation mentale est fragilisée, alors que la CAN exige une concentration absolue.
Même si le nouveau coach était déjà dans le staff technique, trois semaines restent extrêmement courtes dans une préparation internationale.
Les chances de réussite ?
Mathématiquement faibles.
Historiquement rares.
Sportivement fragilisées.
CAN 2025 au Maroc : les favoris n’ont rien d’un hasard
Même si le Cameroun aborde la compétition en pleine transition technique, d'autres nations avancent avec une trajectoire plus claire.
Les favoris probables :
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Maroc : continuité, effectif mûr, projet fédéral structuré.
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Sénégal : Aliou Cissé, en poste de 2015 à 2024,puis remplacé par Pape Thiaw, est un symbole de stabilité africaine.
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Côte d’Ivoire : dynamique positive après le titre continental.
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Égypte : expérience, discipline tactique, culture de la compétition.
La logique est implacable : ceux qui construisent, gagnent. Ceux qui improvisent, espèrent.
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La question des salaires
J'évoque ici la prise de conscience qu'un salaire moyen de 1 million FCFA par mois pour un joueur local pourrais permettre a ce que les joueurs africains performent et acquière le style de jeu africain perdu depuis belle lurette
Dans les faits :
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seuls quelques clubs élites y parviennent,
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la majorité tourne entre 200 000 et 500 000 FCFA,
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les primes sont variables,
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les retards de paiement fréquents.
Pourquoi l’Afrique ne peut-elle pas payer plus ?
Parce que les championnats :
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n’ont pas de droits TV significatifs,
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manquent de sponsors puissants,
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souffrent d’infrastructures inadaptées,
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n'ont pas d’industries dérivées rentables,
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manquent de gouvernance professionnelle.
En Europe, un joueur moyen de Ligue 2 peut gagner 10 à 20 fois plus qu’un joueur de première division africaine.
Un cercle vicieux :
Faibles salaires → exode massif → baisse du niveau → faibles revenus → et retour au point de départ.
Alors, combien de temps un sélectionneur devrait-il réellement durer ?
Dans le monde idéal :
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3 à 6 ans, soit le temps d’un cycle complet (CAN + qualifications + Coupe du monde).
C’est le standard des nations performantes.
Dans la réalité africaine actuelle :
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12 à 18 mois en moyenne,
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2 à 3 ans pour les longs mandats,
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4 ans et plus est exceptionnel.
Didier Deschamps : le standard ultime
Avec plus de 14 ans à la tête des Bleus, il établit un record moderne comparable à ceux des grandes dynasties (Löw, Óscar Tabárez…).
Il incarne ce que le Cameroun n’a pas :
une vision, une stabilité, une planification.
Ce que le Cameroun doit retenir de sa propre histoire
Le football n’est pas seulement une question de talent.
C’est une question de temps, de structure, de continuité.
Le Cameroun a les joueurs, la culture, la passion.
Ce qui lui manque, c’est ce que l’Europe a compris depuis longtemps :
un projet ne se change pas comme un schéma tactique.
Si les Lions Indomptables espèrent redevenir une puissance africaine stable, ils devront faire ce que le football exige le plus — et que la politique accepte le moins :
laisser un entraîneur travailler.
Guy EKWALLA







